Poenari, une forteresse de légende

Poenari, une forteresse de légende

Supposons que, dernièrement, vous ayez entendu parler à maintes reprises de la forteresse de Poenari. Supposons qu’un matin, n’importe lequel, la route vous mène, sans but particulier, vers l’endroit où vous êtes déjà arrivé grâce à l’imagination. Vous attendez avec impatience un signe que vous y êtes arrivé, mais il se laisse attendre et vous commencez à vous demander si, par hasard, vous n’auriez pas dépassé le panneau indicateur qui aurait pu vous sauver. Juste à ce moment-là vous apercevez, parmi les cimes de sapin, sur un sommet boisé, le mur solitaire qui laisse deviner les contours d’une ancienne forteresse. Vous pensez que la randonnée semble prometteuse, et, ivre de l`air frais et froid, vous acceptez de monter les 1480 marches en béton. Vous vous faites du courage en jetant un dernier regard vers « le nid d’aigle des héros d’antan » et vous nourrissez l’espoir d’y arriver au moins un quart d’heure avant le brouillard qui menace de prendre d’assaut le mur de la forteresse.

Vous montez avec élan les premières marches et vous avez l`impression que la montée sera un jeu d`enfants. Vous avez bien sûr tort, mais vous ne vous en rendez compte qu’à mesure que vous avancez vers les profondeurs de la forêt, en suivant le chemin de marches qui ondule parmi les arbres. En route, vous rencontrez d’autres voyageurs, la plupart d’entre eux venus de l’étranger. On se salue en souriant, et vous prendrez le pas sur eux, en constatant que vous vous êtes plus entrainé que vous ne le pensiez. Dans le silence qui vous entoure, vous entendez tout à coup un bruit qui vous fait tressaillir. Vous retournez et vous poursuivez du regard un petit corps roux-foncé qui monte en flèche sur un tronc d`arbre. Vous soupirez pour n’avoir pas pensé à immortaliser le moment et vous continuez votre marche en gravissant les marches de la pente de plus en plus raide. Vous avez enfin réussi à contrôler la respiration et à vous habituer à l`effort. De ce fait vous commencez à découvrir toujours plus de détails tout autour. Votre regard est de plus en plus perçant, et vous parvenez enfin à distinguer des nuances, des formes, des mouvements. Vous sentez le frémissement de la forêt, légèrement diminué – faut-il dire — à cause de votre passage, et vous ravivez votre vue en suivant l`alternance des éclaircies et des ombres. Et vous montez, toujours et toujours… jusqu’au moment où vous vous rendez compte que le chemin commence à descendre peu à peu. Vous avez eu juste le temps de regretter de ne pas devoir encore monter, que sitôt le chemin commence de nouveau à monter, la forêt devient de plus en plus rare et vous découvrez la « sentinelle » de la forteresse. Vous donnez l’obole et, avec un dernier effort, vous laissez derrière un nouveau groupe de marches, tandis que s’évanouit la moindre trace de peur que le paysage ne puisse correspondre à vos attentes. Vous montez les marches à deux et, se profilant sur le ciel qui n’est pas encore couvert par le brouillard, vous découvrez enfin la silhouette de ruines de la forteresse!

Une fois arrivé ici, on se sent envahi par un sentiment bizarre. Peut-être est-ce à cause des anciennes légendes concernant la forteresse. Ou peut-être serait-ce à cause de ce brouillard accablant qui s’approche rapidement comme pour rendre la forteresse encore plus mystérieuse. En fait, ce ne serait pas quelque chose d’étonnant qu’il s’agisse seulement du silence profond qui vous entoure peu à peu, où, simplement du besoin d’un court repos afin de regagner le souffle et jouir des images qui se déploient devant vos yeux. Ce qui est certain c’est que vous plongez dans le silence, et lorsqu’enfin vous reprenez vos esprits, vous êtes surpris de parler en chuchotant, comme si vous ne vouliez pas interrompre le souffle du vent qui raconte à l’oreille des histoires d’antan.

L’une de ces histoires concerne la deuxième étape de la construction de la forteresse de Poenari, la première (qui remonte au XIII-ème siècle) ayant comme personnage principal le prince Negru Vodă. Voilà ce qu’on en dit : Vlad Ţepeş, à qui on doit l’agrandissement des fortifications au cours du XV- ème siècle, en voulant se venger contre les habitants de Târgovişte, censés coupables de la mort de son frère, Mircea, les aurait rassemblés tous, au bas de la montagne où aujourd`hui est construite la forteresse et, après avoir fait empaler quelques uns d’entre eux, il aurait ordonné aux autres de se mettre à bâtir tout de suite. Selon les chroniques, la construction de la forteresse aurait fini en six mois seulement, et cela après que « le prince a envoyé des hommes de confiance et ils ont attaqué le jour-même de Pâques, en attrapant les hommes, les femmes, les filles et les garçons, qui étaient habillés pour la fête ; et ils les ont emmenés à la forteresse de Poenari où ceux-ci ont travaillé jusqu’à ce que leurs vêtements se fussent rompus ». (Radu Popescu).La chronique de Cantacuzino mentionne une histoire semblable : « Le jour même de Pâques, quand toute la communauté était en fête, et que les jeunes dansaient en faisant la ronde, soudain, au dépourvu, ils ont été cernés, et les vieux ont été empalés et on a fait le tour de la ville afin de les faire voir, et les jeunes hommes avec leurs femmes, parés comme ils l’étaient , ont été menés à Poenari, et ils ont travaillé jusqu’à ce que leurs vêtements se fussent déchirés »..”

Selon une autre légende, en 1462, comme il était chassé par les Turcs, Vlad Ţepeş aurait cherché refuge à l`intérieur de la forteresse de Poenari. Mais les Turcs ont abattu les murs de la forteresse, et Ţepeş, avec ses compagnes ont fui vers le village d’Arefu. Là, à l’aide de sept frères forgerons qui avaient ferré les chevaux, mais juste à l’inverse, ils ont réussi à tromper la vigilance des chasseurs ».

Une troisième légende, que j’ai entendue tout à fait par hasard, a comme personnage principal la femme du prince. On dit que celle-ci, sachant que les Turcs étaient tout près et préférant de se suicider que de se laisser capturer par eux, aurait escaladé les remparts et se serait jetée dans le précipice. Son corps a heurté les roches baignées par l’eau de la rivière qui coulait au pied de la montagne, et l’endroit où elle est tombée s’est empourpré de son sang. Et c’est pourquoi la rivière s’appelle « Râul Doamnei » (La rivière de la Reine.)

À l’étranger, le renom de la forteresse de Poenari est dû, premièrement, à l’association à l`image terrifiante de Dracula, mais aussi aux légendes qui parlent de la forteresse comme l’un des endroits les plus hantés au monde. Peut-être est-ce à cause de cela que le festival médiéval Dracula Fest a pris forme (deuxième édition cette année), son lieu central étant, bien sûr, la forteresse-même de Poenari. C’est ainsi que, pendant trois jours, ici ont lieu des spectacles de théâtre, des concerts, des foires de produits traditionnels, des feux de camp (au nombre de sept à la mémoire des sept frères forgerons) et des concours amusants: le tir au chou (jeter le chou dans un pal), la chasse au coq ergoté , concours de fendage de bois pour l`hiver, montage de la tente, concours de tirage de charrette, course en sac vers le panier-repas.

Que vous aimiez ou non les légendes, que vous soyez plus ou moins parmi ceux pour lesquels la forteresse de Poenari reste seulement le château de Dracula, qu’il vous semble flatteur ou non que la forteresse ait représenté une source d’inspiration pour « Le château des Carpathes » de Jules Verne, n`hésitez pas de visiter au moins une seule fois la forteresse de Poenari. Si vous dépassez l’obstacle – plutôt psychique – des 1500 marches à monter, et que vous visitiez la forteresse, il serait possible que son image et le paysage environnant vous hante longtemps après… et cela, dans le sens le plus positif.

Version roumaine: Ioana

Version française: Ruxandra Manea

Etudiante, LEA, La faculté des Lettres, L’ Université Ovidius, Constanţa

Ioana este filolog şi jurist, pasionată dintotdeauna de cărţi, călătorii şi limbi străine. Călătoreşte serios de acum vreo 5-6 ani, timp în care a văzut deja peste 130 de oraşe în 25 de ţări din Europa, America şi Asia. Îi place să ia pulsul locurilor vizitate participând la spectacole şi festivaluri specifice şi căutând oraşele mici care păstrează cel mai bine spiritul locului. Iubeşte pescuitul, teatrul, skiul şi înotul. Consideră că investiţiile ei cele mai de preţ sunt amintirile, iar călătoriilor le datorează unele dintre cele mai frumoase amintiri.